La France a dévissé dans les industries de santé

La pénurie de masques, de respirateurs et de tests, révélée par la crise sanitaire, montre que la France a totalement dévissé depuis le début des années 2000 dans la santé.

Contrairement à l’industrie allemande qui a conforté ses positions.

Ce fut d’abord une pénurie de masques puis de respirateurs puis de tests. Nos problèmes d’approvisionnement, notre difficulté à reconvertir l’industrie textile pour produire des masques, à mobiliser l’industrie mécanique pour accélérer la fabrication de ventilateurs et à monter en puissance dans l’industrie des tests, méritent un effort de clarification.

À cet égard, la comparaison entre la France et l’Allemagne dans le commerce de produits sanitaires critiques est particulièrement édifiante. Que disent les chiffres ?

Les données de commerce de la Commission européenne collectées au CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) montrent que les Allemands produisent beaucoup plus de produits liés au Covid-19 que nous, notamment des composants pharmaceutiques (réactifs, médicaments, principes actifs); des appareils médicaux (à commencer par les respirateurs); et les équipements de protection (gants, masques…).

En 2019, l’Allemagne dégage un très fort excédent commercial sur ces produits (+20 milliards d’euros), alors que la France est tout juste à l’équilibre, affichant un déficit significatif à la fois pour les équipements de protection et les appareils médicaux. En particulier l’Allemagne exporte dix fois plus de composants liés aux tests du Covid que la France.

France-Allemagne: l’écart se creuse dès les années 2000

Cette asymétrie entre la France et l’Allemagne s’est creusée depuis le début des années 2000. En 2002, les exportations allemandes des produits liés au Covid dépassent de peu celles de la France, pour un solde net comparable. C’est ensuite dans la production d’appareils médicaux que l’écart s’est le plus creusé entre les deux pays.

Les importations de la France viennent majoritairement de pays de l’Union Européenne, principalement d’Allemagne (19%). Mais nous dépendons aussi d’importations de pays plus lointains comme la Chine (4,5%) ou les États-Unis (4,1%). En outre, 26.5% de nos importations proviennent de la Belgique et des Pays-Bas: en réalité, une partie de ces flux vient probablement de plus loin et ne fait que transiter par les ports d’Anvers et de Rotterdam.

 


Evolution du commerce en milliards d’euros de tous les produits sanitaires critiques entre la France et l’Allemagne (données EUROSTAT/Comext et calculs des auteurs). 

Que retenir de cette comparaison France-Allemagne?

La délocalisation de nos chaînes de valeur est cohérente avec nos avantages compétitifs dans les services et les produits à haute valeur ajoutée mais elle créé de la dépendance. Cela, en particulier dans les produits sanitaires, a compromis les capacités de notre industrie à répondre à cette crise.

La France ne doit donc pas se contenter de relancer la demande, elle doit s’attaquer également à son « offre », en repensant sa politique industrielle.

Le but: plus de capacités productives, plus flexibles et plus compétitives pour faire face aux défis de demain. Très concrètement cela signifie penser chaines régionales de valeur dans l’industrie sanitaire, relocalisation d’une part de l’industrie des principes actifs, meilleure maîtrise de l’industrie du médicament pour combattre les pénuries récurrentes.

Un plan d’urgence sera nécessaire, pour repenser sa politique industrielle après la crise du coronavirus

 

 

Evolution du commerce en milliards d’euros des équipements de protection entre la France et l’Allemagne (données EUROSTAT/Comext et calculs des auteurs). 

 

Des composantes complémentaires aux desengagements.

Il y a plus de 20 ans, les plans d’économie imposés par les politiques mal conseillés pour réduire le déficit de la sécurité sociale, alourdi par des mesures comme la CMU, ont conduit les industriels à engager des baisses de coût drastiques aisément envisageables sur l’étape de production des médicaments grâce à la délocalisation; heureusement, qu’elles furent limitées à cette étape sans quoi aujourd’hui la dépendance de la France aurait été plus forte. L’adage « Gouverner, c’est planifier  » ne soustrait pas les Politiques à avoir une vision à moyen/long terme, élaborer une stratégie et mettre en place un plan d’exécution avec un calendrier d’évaluation du respect des attendus. Un tel calendrier s’étend sur plusieurs années, bien au-delà de la durée d’un mandat d’un ministre ou d’un Président, voire d’un député. Oui, le déficit de la Sécurité Sociale a été au moins contenu mais l’argent « économisé » a été un moyen de financement de la construction de capacités de production des Pays comme la Chine, l’Inde et autres pays asiatiques. Ces capacités sont devenues progressivement une arme économique et sanitaire redoutable bien contrôlées et exploitées par les Politiques de ces pays pour déstabiliser notre économie.

Un investissement massif dans la recherche 

Les moyens: cela nécessite d’abord des investissements massifs dans la recherche, la création d’une DARPA – l’agence de recherche américaine dans la Défense très efficace –  des industries critiques et le renouvellement du pacte social, pour assurer l’équité des efforts consentis. Ce triple objectif suppose que les Etats s’engagent dans un projet Manhattan [le nom de code du projet de recherche qui a produit la première bombe atomique, NDLR] de lutte contre les pandémies par l’ouverture de nouveaux fronts dans la recherche, par la reconstitution d’une industrie des tests et des vaccins au besoin sous forme publique.

 

Evolution du commerce en milliards d’euros des appareils médicaux entre la France et l’Allemagne (données EUROSTAT/Comext et calculs des auteurs).

La géographie enfin:  la bonne maille pour penser et mettre en œuvre cette politique est l’Union Européenne. C’est à cette échelle que l’écosystème sanitaire post-pandémique doit être repensé. Par négligence nous avons laissé nos industries s’affaiblir, notre effort de recherche s’étioler et nos systèmes de santé s’ossifier. Le rebond est possible à l’échelle de l’UE ou à défaut entre nations, firmes et laboratoires volontaires. La crise actuelle révèle des capacités insoupçonnées d’innovation, de réforme dans l’action, de sens du bien public. Ce sont ses atouts qu’il faut mobiliser pour reconstruire.

 

Source :- Challenges.

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